Il
règne aujourd’hui sur la Havane un temps que mon père qualifierait de mi-figue mi-raisin. L’air est lourd, gris, humide et la température est élevée. De temps en temps, un soleil brûlant fait une
brève apparition. Surtout un vent d’ouest, qui doit avoir un nom mais que j’ignore, fait penser au Mistral. De violentes rafales, vous forçant à vous incliner pour ne pas perdre l’équilibre,
succèdent à des phases de calme plat. Les feuilles mortes, telles des actrices de ballet, rythment ces secousses de leur envol puis retombent brusquement à leur inanition. Temps merdique donc,
que j’observe depuis le 21ème étage d’une tour de Vedaddo, là où mon ami Guilhem réside et m’offre le gîte de cette étape cubaine.
Courte étape, de 8 jours, la plus courte de ce voyage d’un an qui s’achève. Pas assez pour découvrir Cuba mais suffisant pour en cerner les charmes, dont ceux, étonnants, de la Havane.
La ville est grande, environ 2 millions d’habitant et se trouve en bord de mer. Les îles Keys de l’ennemi honni lui font face à moins de 100 km de là, dans le golfe du Mexique.
Ce qui surprend le plus lorsqu’on arrive ici c’est ce mélange d’animation permanente, avec souvent des groupes qui improvisent des danses dans la rue, et l’apparente immobilité de la ville. Les bâtiments sont vieux et décrépis tandis que les voitures américaines des années 50 croisent doucement le long des rues. Ces vielles, très vielles bagnoles rafistolées de toutes parts participent grandement au charme suranné qui se dégage de la Havane. En fait ici peu de choses ont changé depuis les années 50 et la prise de pouvoir de Fidel Castro. On a beaucoup écrit sur la révolution cubaine, je ne vais donc pas m’étendre.
Cependant, je vous ai trouvé un petit texte que Françoise Sagan a écrit pour l’Express à ce sujet en 1960 : « L’histoire est la suivante : Cuba voit une révolution tous les
six ans. Il y a douze ans, à peu près, Batista, fils de paysan, communiste, prend le pouvoir par un coup de force et installe une sorte de dictature militaire. Au bout de deux ans, il est
parfaitement corrompu. Cuba devient le fief du pot-de-vin, du luxe, de la misère et du sang. On va de torture en torture dans les prisons, tandis qu’on va de casino en casino dans la ville.
C’est, si l’on me passe cette expression, la parfaite image d’Epinal du révolutionnaire : les Cadillac silencieuses, les hurlements des paysans, le bruit des roulettes la nuit et des
détonations à l’aube. Les gens vivent dans la faim et la peur. Et la fameuse gaieté cubaine, célèbre dans toute l’Amérique du Nord (Cuba est considéré comme l’Italie en Europe),
disparaît.
Arrive Castro, fils d’une famille aristocratique espagnole, étudiant en droit. Castro est idéaliste. Il se soulève, il est emprisonné, relâché, il prend le maquis, mène une vie de traqué pendant six ans et finalement prend le pouvoir. À Cuba, les gens l’adorent. Et c’est bien compréhensible. »
La
révolution cubaine donc, semble avoir été amplement méritée, n’en déplaise aux américains qui soutenaient le régime de Batista. Le petit souci, au-delà de celui des libertés d’expression et de
l’absence de démocratie sur l’ile, est qu’il ne s’est pas passé grand-chose en cinquante ans. Pour avoir connu la Tchécoslovaquie quelques mois après la chute du mur, je peux vous dire que l’on
ressent à Cuba aujourd’hui ce que j’ai pu ressentir là-bas il y a 20 ans : la sensation de se retrouver dans un musée en plein air, énorme, dont les habitants eux-mêmes seraient les
principaux acteurs de cet opéra antique et décati.
Le tableau n’est pas que sombre, l’analphabétisme par exemple qui touchait 40 % de la population sous Batista est aujourd’hui proche de zéro. L’éducation et la santé sont les grands succès du régime castriste. Pour le reste… L’économie est atone, tournée essentiellement vers le tourisme de masse. Tout est organisé par l’Etat et les bus Transtour vous trimballent d’une destination à une autre, tel des moutons. On peut voyager seul, je l’ai fait pendant 3 jours en me rendant à Vinales, mais c’est compliqué. Il a peu de bus et l’hébergement, hormis dans de couteux hôtels de luxe, se fait chez l’habitant. Mais attention, pas le gîte à la bonne franquette, non, tout est régenté par l’Etat qui oblige les hôtes à tenir un registre précis où l’on aura soin de recopier l’intégralité de votre passeport. De plus, même ce mode d’hébergement coûte cher, entre 15 et 20 € la nuit, pour un résultat des plus rustiques. Je ne vous parlerai même pas de la nourriture, de qualité moyenne et assez onéreuse vu ce que l’on a dans l’assiette.
Le tout administratif à un revers flagrant, la double économie qui permet aux cubains de faire rentrer quelques devises.
Reine de ce commerce à double vitesse, la prostitution est très présente sur l’île. Il y a en effet peu de soirées où professionnelles et occasionnelles ne vous offrent pas leurs services pour la nuit… ou plus, le must étant de se marier avec un étranger. Double avantage, le pognon et la liberté de pouvoir sortir du pays. Rassurez-vous mesdames, les Cubains sont tout aussi charmants que les cubaines et vous n’aurez aucun mal à trouver un gigolo pour vous faire danser, et plus si affinité !
Cuba est bien une autre planète, pleine d’antagonismes, comme la chaleur, à la fois feinte et bien réelle de ses habitants.
Je pense à cela dans le TGV qui file à 300 à l’heure et qui me conduit de Lyon, où je viens d’atterrir, à Nîmes où je me rends maintenant. Je regarde par la fenêtre du train, pensif.
Les herbes se font blondes à présent dans les champs alentour. Nous venons de passer Valence, ville après laquelle sur la route du Sud, le temps se fait toujours meilleur. Trajet des dizaines de fois accomplie entre Paris et chez moi et qui une fois encore me surprend par sa rapidité. Que l’on est loin des trajets en bus, ou en train, qui au Laos ou ailleurs prenaient des heures pour peu de kilomètres. Les vignes à présent, bientôt la garrigue et les villages empierrés apparaitront à la fenêtre. L’atmosphère se fait plus claire, il souffle un vent du nord. Peut-être n’est-il pas encore assez fort pour qu’on l’appelle Mistral, mais il l’est assez pour purifier le ciel des nuages. Le mont Ventoux, blanc à son sommet, rappelle que l’hiver n’est pas loin et que mars est encore frais, même ici, dans le Midi. La garrigue encore, le train ralentit. On distingue des chênes verts et l’on devine les senteurs encore légères en cette saison, de thym et de romarin. Premières maisons, village de banlieue ? Non, c’est un Remoulins furtif, le train ayant repris sa course folle. La garrigue est revenue, des chemins de pierres blanches la parcourent. Demain, je viendrai faire un tour dans cette nature sèche et odorante que j’aime tant. On file toujours, le canal Philippe Lamour irrigue la caillasse, le Rhône est déjà loin. Nîmes se fait plus proche. Mon père m’y attend et bientôt mon village. Mais pas encore. Ici, on passe sous l’autoroute du soleil. Pas encore. Les premières maisons de la ville. Banlieue nîmoise. Pas encore. Le train maintenant a retrouvé l’allure commune des trains du monde. Gare de triage, fret, voyage. Ralentir, descendre. Pas encore. Pavillon du Chemin bas d’Avignon, barre d’immeuble. Appel du haut parleur : « Nîmes, ici Nîmes ! ».
Descendre, redescendre. Maintenant.